Octobre 2018

La Revue

Quelle est la nature du confort, de l’allure, du pouvoir de l’altérité… ? » demande Toni Morrison. On peut espérer que la curiosité et l’empathie sont plus fortes que l’impulsion qui nous pousse à adopter une attitude défensive, et à nous entourer de ce qui nous est familier, et qui nous fait nous sentir en sécurité. Pour une fois, il y a une capacité à être heureux et inspirés qui résonne en nous, non pas grâce à ce que ne pouvons voir et entendre, mais le contraire. L’inconnu peut évidemment nous mettre mal à l’aise, mais il a tant à nous apprendre. Ce qu’affirmait Voltaire à propos de l’acte d’appréciation est valable ici : il « reflète en nous ce qu’il y a d’excellent chez les autres.

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Des poèmes sensibles à l’expérience humaine commune

Selon la poétesse américaine Jane Hirshfield, lire les œuvres de Paul Celan, Federico García Lorca, Czeslaw Milwosz et de leurs contemporains, et celles des poètes expérimentaux de la Baie de Californie dans les années 1980 et au début des années 90 « m’ont rendu plus à l’aise avec les sujets moins traditionnels », déclara-t-elle lors d’un entretien. Les poètes originaires de Scandinavie, d’Europe de l’Est et d’Amérique du Sud lui ont donné « un sens de l’imagination plus surréaliste d’un côté, et de l’autre, la maîtrise de [poèmes] que je vois comme des ‘cailloux’, des poèmes qui renferment de petits morceaux d’expérience, pierreux et spéciaux. » Parmi les huit recueils de poèmes d’Hirshfield, on retrouve Given Sugar, Given Salt, finaliste du prix National Book Critics Circle Award, et After, en lice pour le T. S. Eliot Prize ; elle a également co-traduit les œuvres de poétesses japonaises de l’époque classique et écrit plusieurs volumes d’essais. Ses propres poèmes, qui abordent les thèmes de la justice sociale et de la conscience écologique, et qui recherchent avidement l’expérience humaine commune, résonnent de clarté. Le lauréat du Prix Nobel Czeslaw Milwosz, mentionné précédemment, loue son « empathie profonde pour la souffrance de tous les êtres vivants. » Hirshfield s’est toujours intéressée à la biologie et à la physique, et l’an dernier elle a lancé le mouvement « Poètes pour la Science » qui est à l’origine de la Marche pour la Science à Washington, D.C., où elle a lu « On the Fifth Day », un poème qui tire la sonnette d’alarme en réponse au retrait des informations scientifiques des sites Internet d’agences fédérales américaines le 24 janvier 2017. Moins confessionnels qu’universels, ses poèmes renforcent le sentiment que nous sommes tous dans le même bateau. Elle déclara : « Dans la simplicité la plus rudimentaire, vous commencez à avoir la vie des autres dans la peau, qu’il s’agisse de personnes, d’oiseaux, de poissons, du bol que vous tenez entre les mains, d’arbres, du temps profond, de l’instabilité ou de la terre inflammable. La notion de limite devient temporaire.

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Ceux qui voyagent le mieux sont accompagnés d’habitants locaux

Sapa, une base de trekking située dans le nord-ouest du Vietnam, est une porte d’entrée vers les montagnes les plus hautes de la péninsule indonésienne. C’est un endroit magnifique et spectaculaire, où le mont Fansipan, le point culminant du pays à 3 143 mètres, perce les nuages. Des rizières en terrasses, vertes et dorées, recouvrent les parois abruptes de la vallée, et les randonneurs tracent leur chemin à travers les gouttes de pluie. Pour y accéder, prenez le train de nuit qui relie Hanoï à Lao Cai, où vous arriverez à temps pour le petit-déjeuner. Il y a ensuite 30 kilomètres de trajet pour atteindre la ville de Sapa, qui était autrefois une destination touristique pour les colons français, et qui accueille désormais à la fois des touristes étrangers, vietnamiens, et des tribus montagnardes. Au cœur de la ville, se trouve un marché animé où les textiles sont vendus juste à côté de la viande de porc du marché de viande. Il est conseillé aux randonneurs de recourir aux services d’un guide de chez Sapa Sisters, une entreprise de trekking détenue et entièrement dirigée par les femmes de la tribu locale Hmong. Chi, Lang Yang, Lan Do et Zao connaissent les pistes, les forêts de bambou et les cascades de la région comme leur poche. Sapa Sisters est également en relation avec des familles de la région afin de proposer des séjours authentiques chez l’habitant. Les muscles usés par la montagne apprécieront les lits simples, les moustiquaires et la cuisine maison. Les plus curieux eux, seront ravis d’avoir un aperçu des vies et des perspectives autres que la leur. La cuisine des tribus montagnardes est très riche, avec beaucoup de viandes fumées, séchées et servies chaudes ou froides, accompagnées par un ou deux verres de ruou, une liqueur faite maison et très alcoolisée, à base de riz.

 
LISEZ

Des innovations dans le style et la forme, grâce à l’audace d’une écrivaine prometteuse.

Khairani Barokka est une artiste et photographe documentaire australienne dont le travail démonte les stéréotypes sur les communautés marginalisées. Rosella, qui est basée à Brisbane, a grandi à Nimbin, dans le New South Wales, où elle a été témoin d’overdoses et de violences dues à la drogue présente dans les rues de sa petite communauté. « Bien que nous faisions face aux épreuves, au chaos et à la dysfonction », déclara-t-elle au Sydney Morning Herald, « j’ai également ressenti un très fort sentiment d’appartenance. » Elle choisit souvent ses amis proches et sa famille comme modèles, et tout particulièrement les jeunes femmes et les jeunes mères, en capturant aussi bien les moments difficiles que les moments de joie. Lorsque la sœur jumelle de Rosella, adolescente à l’époque, lui avoua qu’elle était enceinte, Rosella lui a demandé d’avorter. « Je pensais qu’elle pouvait avoir ‘une vie meilleure’. Mais je me suis rapidement demandée : qu’est-ce qu’une vie meilleure ? » Son travail est incontestablement aux prises avec la réalité selon laquelle « pour beaucoup de jeunes défavorisés, devenir jeune parent n’est pas un ‘défaut de planification’, mais plutôt une réponse tacite aux choix et aux opportunités limités qui s’offrent à eux… Je pense que je ressens le besoin d’enquêter sur ce problème, car il s’agissait d’une voie que j’étais censée emprunter. » En 2015, Rosella fut la lauréate du prestigieux World Press Photo Award dans la catégorie Portraits, et en 2017 elle a remporté le prix inaugural du PHmuseum Women Photographers Grant. L’intimité de ses photos se mérite et peut se ressentir, même en deux dimensions ; elle brise le cliché de la jeune mère irresponsable, pathétique et frappée par la pauvreté, en offrant un témoignage plein de compassion et de clarté.

 
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Donner une voix et une visibilité aux récits non binaires

Le·a musicien·ne, compositeur·trice et interprète autralien·ne Evelyn Ida Morris a sorti un album éponyme en avril dernier, après s’être fait un nom et avoir conquis un public loyal, et après avoir enregistré quatre projets de pop expérimentale sous le nom de Pikelet. Récemment débarrassé·e de son pseudonyme, Morris (multi-instrumentaliste qui ne s’identifie ni comme un homme, ni comme une femme) a créé une œuvre majeure qui exprime la vulnérabilité et célèbre la complexité des personnes non-binaires. Lorsqu’« il/elle » avait vingt ans, Morris jouait de la batterie dans les groupes punk True Radical Miracle et Baseball, « en exprimant une masculinité que je réduisais à la lourdeur, la dureté et l’agressivité… La simplification la plus commune de la masculinité. » Pendant ce temps, la musique que créait Morris en tant que Pikelet était « une sorte de version très simplifiée de la féminité. C’est joli, c’est délicat, c’est complexe mais harmonieux. » Evelyn Ida Morris, distribué par Milk Records, est plus prudent et plus savoureux à la fois ; il offre une suite de compositions au piano avec des accords riches, rappelant Debussy et Ravel, selon la maison de disques. L’une des rares chansons avec des paroles, « The Body Appears », met superbement en valeur la voix honnête de Morris ainsi que ses mots tendres et francs à la fois (« Pourquoi ma maison m’est-elle étrangère ? », chante-t-il/elle. « Pourquoi ma maison est-elle si isolée ? Comment puis-je l’appeler ma maison ? »). Elle est représentative de la complexité et du mystère des envolées mélodiques de l’album, qui se succédent à toute allure avec force et dynamisme.

 
PERSONNES

Un œil assuré et un cœur ouvert, pour une représentation sincère

Raphaela Rosella est une artiste et photographe documentaire australienne dont le travail démonte les stéréotypes sur les communautés marginalisées. Rosella, qui est basée à Brisbane, a grandi à Nimbin, dans le New South Wales, où elle a été témoin d’overdoses et de violences dues à la drogue présente dans les rues de sa petite communauté. « Bien que nous faisions face aux épreuves, au chaos et à la dysfonction », déclara-t-elle au Sydney Morning Herald, « j’ai également ressenti un très fort sentiment d’appartenance. » Elle choisit souvent ses amis proches et sa famille comme modèles, et tout particulièrement les jeunes femmes et les jeunes mères, en capturant aussi bien les moments difficiles que les moments de joie. Lorsque la sœur jumelle de Rosella, adolescente à l’époque, lui avoua qu’elle était enceinte, Rosella lui a demandé d’avorter. « Je pensais qu’elle pouvait avoir ‘une vie meilleure’. Mais je me suis rapidement demandée : qu’est-ce qu’une vie meilleure ? » Son travail est incontestablement aux prises avec la réalité selon laquelle « pour beaucoup de jeunes défavorisés, devenir jeune parent n’est pas un ‘défaut de planification’, mais plutôt une réponse tacite aux choix et aux opportunités limités qui s’offrent à eux… Je pense que je ressens le besoin d’enquêter sur ce problème, car il s’agissait d’une voie que j’étais censée emprunter. » En 2015, Rosella fut la lauréate du prestigieux World Press Photo Award dans la catégorie Portraits, et en 2017 elle a remporté le prix inaugural du PHmuseum Women Photographers Grant. L’intimité de ses photos se mérite et peut se ressentir, même en deux dimensions ; elle brise le cliché de la jeune mère irresponsable, pathétique et frappée par la pauvreté, en offrant un témoignage plein de compassion et de clarté.

 
CINÉMA

Une exploration puissante du racisme, qui résonne depuis plus de 50 ans

Le cinéaste sénégalais Ousmane Sembène, mort en 2007, était connu comme étant le père du cinéma africain contemporain. Il avait presque 40 ans lorsqu’il a commencé à réaliser des films, après avoir été un romancier à succès. Son premier long métrage, La Noire de…, réalisé en 1966, est un récit tendu et puissant, tourné avec un petit budget. La jeune et belle Diouana, interprétée par Mbissine Thérèse Diop, vit à Dakar, où elle s’occupe des enfants d’une riche famille blanche. Cette famille souhaite la garder avec elle après un déménagement à Antibes, et la jeune fille se réjouit de pouvoir découvrir « la mère patrie ». Mais une fois arrivée en France, elle découvre que la vie y est ennuyeuse et déshumanisante. Alors que ses patrons employaient beaucoup de gens à Dakar, il n’y a maintenant plus qu’elle, et elle doit désormais combler le vide et travailler comme bonne à tout faire et cuisinière. Madame la rappelle à l’ordre pour avoir porté des talons hauts ; elle prépare et sert un repas pour les invités, et elle se fait reluquer par l’un des hommes présents ; elle ne quitte l’appartement que pour aller au marché, ne pouvant aller plus loin faute de salaire régulier ou de jours de congés. Le film est un portrait dévastateur du racisme post-colonial et de l’esclavage mental encore d’actualité. Madame indique de façon neutre à son époux que leur femme de ménage semble « affaiblie », mais ils ne font rien pour apaiser ses souffrances. Sembène a par la suite réalisé d’autres films sur les jeunes filles et les femmes africaines, tels que Faat Kiné (2001) et Mooladé (2004). Cependant, La Noire de… est celui dont on se souvient le plus, un chef d’oeuvre sur l’érosion de l’innocence, qui se déroule telle une tragédie d’Aeschylus.

 
ASSISTEZ

Une performance excitante qui analyse le pouvoir, la puissance et l’individualité

La chorégraphe expérimentale allemande Sasha Waltz, ainsi que quatorze danseurs, vont bientôt investir la scène du BAM à Brooklyn pour quelques jours (du 2 au 5 novembre) de représentation de la performance électrisante Kreatur, qui a débuté à Berlin en 2017. La performance Continu de Waltz, a eue lieu au BAM en 2015 ; elle revient avec une chorégraphie à la fois maîtrisée et explosive. Le haut des corps des danseurs s’entremêlent dans des filets souples argentés qui ressemblent presque à d’énormes rouleaux de paille de fer. Ils s’affrontent avec des feuilles de plastique noire brillantes, en manœuvrant autour et en-dessous. Ils luttent tout en maintenant l’équilibre sur une planche étroite, et ils grimpent des escaliers rotatifs en colimaçon qui ressemblent à un simulateur d’escalier manuel qui serait enclenché avec des mains humaines. Kreatur analyse le rapport tendu du corps humain vis-à-vis du pouvoir, et les dichotomies qui résistent aux solutions faciles, dans la vie comme dans l’art : l’autorité et la soumission, le soi et l’autre, l’amour propre et la haine de soi. L’œuvre est mise en valeur par des collaborateurs remarquables : les costumes, conçus par la créatrice néerlandaise Iris van Herpen, allient le savoir-faire traditionnel aux nouvelles technologies afin de produire des pièces sculpturales d’objets d’art à porter qui collent parfois au corps comme une seconde peau, et ressortent tels une armure futuriste. Le projet d’éclairage a été conçu par Urs Schönebaum, qui a créé des ambiances pour Marina Abramović, Michael Haneke et Robert Wilson. Enfin, une partition aux accords teintés d’une ambiance industrielle est jouée par le trio new-yorkais et berlinois Soundwalk Collective.

 
THE PARIS REVIEW

Des moments discordants pour des amoureux face à une fissure culturelle

Différences de Carolyn Gaiser (1967) est une nouvelle très courte sur un jeune couple américain anonyme qui vit à Rome. L’homme est juif, sa petite amie ne l’est pas, et elle est vexée d’être exclue des expériences propres à son identité culturelle et son éducation. Lorsqu’elle se repose et pense à son amoureux, elle se dit que « sans ses lunettes, il avait l’air accessible, l’air d’une personne compréhensive à laquelle on pouvait parler, sans aucune gêne », mais les premiers mots qu’il prononce au début de la journée sont tranchants : « Mais qu’est-ce que tu fais, nom de Dieu ? (Elle réchauffe ses vêtements sur un chauffage électrique.) Elle ne retrouve jamais son équilibre, et critique chacune de ses pensées et remarques alors qu’ils se rendent à la Piazza del Popolo pour prendre leur petit-déjeuner, et où ils observent « l’obélisque avec l’admiration propre à ceux qui ont vécu à l’étranger pendant plus d’un an et qui ne se sentent plus obligés de s’extasier d’enthousiasme devant chaque monument. » Elle se prépare à partir en Israël, où il prévoit de travailler sur un kibbboutz. Autour d’un cappuccino et d’un petit pain rassis, elle lui assure qu’elle sait ce que c’est qu’être juif : la plupart de ses camarades au lycée étaient juifs ; ils étaient tous plus riches qu’elle, prenaient des cours d’équitation, de piano et de ballet, organisaient des fêtes dans des sous-sol aménagés dans lesquels ils buvaient des boissons gazeuses à la vanille, et ils recevaient des cadeaux extravagants lors de leurs bar et bat mitzvah. Sans surprise, ce discours acerbe ne réussit pas à apaiser leurs tensions.

 

 

Illustrations par Audrey Helen Weber

« Les hommes éveillés n’ont qu’un monde, mais les hommes endormis ont chacun leur monde. »

Héraclite