La Revue

Juillet 2018

Qu’arrive-t-il à notre sentiment d’appartenance dans l’atmosphère aseptisée des aéroports, des hypermarchés, des autoroutes et des chaînes hôtelières internationales – le genre de ‘non-lieux’ qui obnubilaient le romancier J. G. Ballard ? Pour l’anthropologue Marc Augé, à passer de plus en plus de temps dans de tels endroits, nous devenons des êtres ‘qui sont toujours, et jamais, chez eux.’ Peut-être avons-nous quelque chose à apprendre des peuples qui refusent de manière plus ou moins radicale l’empiètement agressif de ces espaces impersonnels sur leur sacro-saint périmètre individuel. Nous n’aurions certes rien à gagner, au sens financier du terme, à adopter le mode de vie des Kachkaïs, ces nomades du sud-ouest iranien adeptes du pastoralisme dont les spectaculaires tapis en laine Chiraz sont plus doux et chatoyants que ceux des autres tisserands du pays ; et pourtant nous serions bien inspirés de garder à l’esprit cette maxime de J.R.R. Tolkien : ‘Tous ceux qui errent ne sont pas perdus.’

typeCode

 
ARCHITECTURE

Un monument à nul autre pareil, aux morts d’une tragédie trop souvent oubliée

Au fin fond de la Norvège, trois siècles après qu’une centaine d’hommes et de femmes furent exécutés car soupçonnés de sorcellerie, se dresse aujourd’hui un poignant mémorial imaginé par l’architecte Peter Zumthor et feu l’artiste Louise Bourgeois – un monument aux morts moderniste en bord de mer, au-dessus du Cercle Polaire. Plus de 40 000 personnes accusées de sorcellerie furent tuées en Europe au cours des dix-septième et dix-huitième siècles, et le mémorial Steilneset rend hommage à 91 d’entre elles. La contribution de Zumthor au projet consiste en un immense échafaudage en sapin à l’intérieur duquel est suspendu un cocon de soie. Les visiteurs y pénètrent pour parcourir un corridor en parquet de chêne long de 122 mètres, ponctué de 91 fenêtres minuscules devant lesquelles sont suspendues autant de petites ampoules. Chacune est accompagnée d’une plaque qui raconte l’histoire d’une victime. À côté du cocon se trouve une grande boîte en verre fumé, dernière installation majeure réalisée par Bourgeois avant sa mort. À l’intérieur, une flamme éternelle s’élève depuis l’assise d’une chaise en acier. Entourée de miroirs, celle-ci semble embraser l’espace tout entier – un hommage on ne peut plus approprié à tous ces innocents qui furent brûlés vifs. Les Sames notamment – peuple autochtone scandinave – comptent pour près d’un tiers des victimes : leurs rituels chamaniques traditionnels attiraient volontiers toutes les suspicions en ces temps troublés. Aux yeux de Zumthor, l’œuvre de Bourgeois ‘concerne plutôt les bûchers et la violence, alors que mon installation s’intéresse plus à la vie et aux émotions des victimes.’

typeCode

 
JARDIN

Un paradis d’un genre épineux au cœur de l’Espagne

La construction de l’Autovia A-1, une large autoroute qui relie Madrid à la France, a scarifié la campagne environnante et laissé derrière elle un ruban de friche industrielle au pied des collines du parc régional du Haut Bassin de la Manzanares. L’agronome Mercedes Garcia rêvait de convertir cette terre aride en espace vert, lequel devrait nécessairement se contenter d’un entretien sporadique – voire n’en nécessiter aucun. Il y a cinq ans, avec l’aide de l’architecte Jacobo García-Germán, c’est exactement ce qu’elle fit en érigeant Desert City, le plus grand jardin de cactus en Europe, le long d’une banale portion d’autoroute. Les plantes xérophiles, ‘qui aiment la sécheresse’ comme l’indique leur étymologie, sont parfaitement adaptées à ce milieu aride, et n’ont que faire du vacarme automobile. Quelque 400 espèces issues de cinq continents poussent dans des lits de sable, de terreau et de gravier ; à ces jardins s’ajoutent une serre, une pépinière, un espace d’exposition, un restaurant, une boutique et des bureaux. Dans un souci de durabilité environnementale, les bâtiments imaginés par García-Germán font usage de l’énergie géothermique, de fenêtres en verre photovoltaïque et d’un système de récupération des eaux usées. De longs corridors vitrés protègent les jardins de la vue des voitures – il en résulte une oasis aussi piquante que reposante.

 
LISEZ

Un flux vital haut en couleurs, observé avec sagacité

Au fil de ses 40 pages, Dart, poème d’Alice Oswald, emplit tout un livre du murmure du fleuve côtier si singulier qui lui donne son nom. Quand ce volume remporta le prix T. S. Eliot il y a 15 ans, Oswald fut comparée à Ted Hughes et Gerard Manley Hopkins, mais la langue utilisée n’a pas d’équivalent, inspirée comme elle l’est par ‘la présence féminine et inquiétante du Dart lui-même’, dont elle retranscrit l’esprit méandreux. ‘Quand vous dormez près d’un cours d’eau,’ expliquait Oswald à un journaliste, ‘le cerveau reconfigure ses sons en une voix humaine,’ et son poème nous fait entendre ‘les marmonnements de la rivière, un couplet qui se déploie de la source à la mer.’ Installée dans le Devon, la poétesse vit à quelques minutes de marche des berges du fleuve, et elle a longuement côtoyé les hommes et les femmes qui vivent de celui-ci : pêcheurs autorisés ou non, constructeurs de bateaux, conducteurs de ferries, nageurs, canotiers – et parfois fantômes.

 
ASSISTEZ

Des œuvres picturales indissociables de paysages sacrés

À l’occasion de l’exposition ‘Walkabout’, le Musée d’Art de Seattle consacre l’intégralité de son troisième étage à l’œuvre de Dorothy Napangardi, grand nom de l’art indigène australien, décédée en 2013. Membre de la tribu Warlpiri, née au début des années 50 près de Mina Mina, dans le Désert de Tanami, en plein cœur de l’Australie, Napangardi est célèbre pour ses peintures extrêmement fouillées, inextricablement liées aux mythes fondateurs, aux périples antédiluviens et aux lieux sacrés de la terre de ses ancêtres. Avec sa famille, elle parcourut ce paysage de long en large, observant avec attention, expertise et révérence les détails de la terre craquelée, la surface cristalline des lacs de sel, et les constellations qui ornaient le ciel nocturne. Elle a souvent évoqué le sentiment de bonheur, de paix intérieure et de liberté qui l’habitait en pareilles occasions. Mère de cinq filles, elle était profondément impliquée dans les cérémonies dédiées aux femmes au sein de la culture Warlpiri, et son laconisme était légendaire (son surnom dans sa langue natale signifie ‘la Silencieuse’) – et ce même après qu’elle devint une artiste extrêmement réputée, dont les œuvres étaient exposées, récompensées et collectionnées dans le monde entier. Si elle fut avant tout peintre, elle s’essaya aussi à la gravure, transforma un de ses tableaux de dunes en un magnifique tapis, et collabora avec la maison de mode italienne Ermenegildo Zegna. Cette exposition, constituée d’œuvres exécutées entre 2000 et 2013, offre une rare occasion de contempler son art en abondance et en contexte.

 
CINÉMA

Voir et regarder : des images envoûtantes de rives variées

En 2004, le cinéaste américain indépendant James Benning réalisa une étude paysagiste méditative intitulée 13 Lakes. Tourné en pellicule 16mm, le film fut ajouté au National Film Registry américain en 2014, étant devenu entre-temps une référence du ‘slow cinema’. Long de 135 minutes, 13 Lakes peut en effet se réclamer de cette mouvance : il se résume à treize plans larges statiques de dix minutes chacun, filmés sur les rives de treize lacs américains, sans aucun dialogue, personnage ni histoire. Jackson Lake, Moosehead Lake, Salton Sea, Lake Superior, Lake Winnebago, Lake Okeechobee, Lower Red Lake, Lake Pontchartrain, Great Salt Lake, Lake Iliamna, Lake Powell, Crater Lake et Lake Oneida représentent autant de variations sur le thème des grosses vagues et des petites ondulations, du bourdonnement des bateaux à moteur, des cris d’oiseaux et du grondement épisodique du tonnerre et de la pluie. Il n’est pas surprenant d’apprendre que Benning, qui vit une partie de l’année sur les pentes de la Sierra Nevada, est rarement plus ému qu’à la lecture de Thoreau – et notamment de l’exhortation qui suit, dans Walden : ‘Qu’est-ce qu’un cours d’histoire, de philosophie, ou de poésie… comparé à la discipline consistant à toujours regarder ce qui s’offre à la vue ? Serez-vous un lecteur, un simple étudiant, ou un voyant ? Lisez votre destin, voyez ce qu’il y a devant vous, et engouffrez-vous dans l’avenir.’ Cette œuvre filmique quasi-monomaniaque, à la fois exubérante et austère, invite les spectateurs à aiguiser leur regard et leur écoute avec une détermination similaire.

 
ÉCOUTEZ

Capter les sons complexes de nos villes et leurs intrigantes superpositions

Cities and Memory, projet numérique lancé et dirigé par l’artiste sonore Stuart Fowkes, rassemble des enregistrements de terrain et des musiques venues du monde entier – avec plus de 500 contributeurs à ce jour, et ce n’est pas fini. Cette entreprise collaborative vise à remixer le monde, son par son et bruit par bruit. On y trouve actuellement près de 2000 sons provenant de 75 pays – du vacarme de la gare principale de San Francisco aux chansons folkloriques des pêcheurs du lac Turkana, en passant par le vrombissement des moteurs de vaporetto à Venise. Ces exemples illustrent le côté documentaire du projet ; celui-ci possède aussi un aspect imaginatif, puisque les contributeurs peuvent y ajouter leurs réinterprétations sonores de n’importe quel lieu – que ce soit sous la forme de musique ambiante, d’electronica ou de compositions abstraites. Plusieurs fois par an, Cities and Memory organise aussi des collaborations internationales qui explorent plus en détail la texture sonore de tel ou tel lieu. L’année écoulée fut ainsi l’occasion de découvrir une œuvre en quatre parties inspirée de Dreamland, le plus ancien des parcs d’attractions britanniques : un collage d’enregistrements réalisés sur place et d’extraits de bulletins d’information ; un plan auditif de la ville de Margate ; un ensemble de ‘cartes postales sonores’ ; et une ‘Tentative d’en Venir à Bout de Dreamland’, dont le modèle avoué était Lieux – le grand livre inachevé de Georges Pérec sur Paris. Une autre œuvre, ‘Prison Songs’, était faite de chansons prenant pour thème le travail, l’amour, la privation et la foi, enregistrées dans les années 50 dans un pénitencier du Mississippi. On peut voir tous ces fichiers audio comme autant de proto-podcasts, qui concentrent l’expérience de tel ou tel lieu, passé ou présent, en une forme d’écoute d’une pureté totale.

 
DÉCOUVREZ

Un objectif perspicace braqué sur la Norvège d’aujourd’hui

Du Er Her No (‘Tu es ici maintenant’) monographie publiée en 2014 par le photographe Eivind H. Natvig, offre une vision originale d’une Norvège insoupçonnée. Plutôt que de nous montrer fjords et smørbrød, Natvig nous présente des images que seul un natif du pays revenu sur les terres de son enfance pouvait dénicher : des têtes de poisson émergeant de ce qui ressemble à une mer écarlate agitée ; un homme rougeâtre devant des rideaux entrouverts aux motifs fleuris qui ne remarque pas l’éblouissant arc-en-ciel visible derrière lui ; des chevaux sauvages noirs pris dans le flou de leur mouvement ; des machines de chantier en plein labeur dans une forêt enneigée. Après six ans passés à l’étranger, Natvig revint en Norvège pour devenir le photographe d’un petit quotidien local. ‘J’ai ouvert la boîte de Pandore,’ dit-il de cette époque. ‘J’ai été envoyé en mission huit fois aux quatre coins du pays, et j’avais à chaque fois un contrôle créatif total… J’ai découvert que mes concitoyens étaient plus accueillants que je ne le pensais. Ce pays qui m’avait semblé si reculé et si refermé pendant mes années à l’étranger ne l’était pas du tout.’ Quand ce contrat de travail fut rompu, Natvig repartit explorer plus avant sa terre natale, faisant le choix de voyager léger et de compter sur la générosité de ses semblables.

 
THE PARIS REVIEW

Des images saisissantes d’un passé industriel

Les clichés en noir-et-blanc de sites industriels qu’aime à prendre Nathan Harger sont épurés et paisibles, tout en lignes droites et en formes affirmées : de la tôle ondulée sur le mur d’une usine à Elizabeth (New Jersey) ; un escalier extérieur irrésistiblement vertigineux adossé à un réservoir de traitement à Brooklyn ; la silhouette sombre et parfaite d’une coque en train de couler dans un cimetière à bateaux. Pour dénicher ces muses statiques, il se rend dans des villes connues pour leur histoire industrielle, comme Bethlehem et Bath dans l’ouest de la Pennsylvanie, et cherche de l’œil ‘des formes et des structures aux lignes et à la géométrie fortes.’ Il pensa d’abord devenir designer industriel, mais finit par décrocher des diplômes de photographie de l’Institut d’Art de Cleveland et de l’école de design Parsons. ‘Je suis attiré visuellement par les mêmes choses qui me plaisaient quand je voulais m’orienter vers une carrière de designer industriel’, Harger écrit-il dans l’introduction d’un portfolio de ses images publiées par The Paris Review. ‘Un ami voulut m’accompagner pendant une journée de prises de vues – il vient de Cleveland, la ville où j’ai grandi. Il trouvait ça hilarant que j’aie déménagé à New York, parce que je me retrouve toujours dans des endroits qui ressemblent à Cleveland.’ Certaines de ses œuvres font d’ailleurs partie de la collection permanente du grand musée de la ville.

 

 

Illustrations d’Audrey Helen Weber

« Chaque paysage est un état d'âme. »

Henri-Frédéric Amiel