La Revue de Janvier

Prenez cet humble coléoptère, le bousier : ce n’est que tout récemment que des chercheurs ont remarqué qu’il roulait ses petites boules de nourriture sur des trajectoires parallèles au tracé de la Voie Lactée – une ligne de référence aussi immense que l’imagination peut en concevoir, mais si fréquemment ignorée par les humains d’aujourd’hui. L’horizon peut être vu comme quelque chose de banal (Horizon est le nom d’un hameau dans l’État du Saskatchewan, au Canada) ou au contraire de céleste et de majestueux, à l’image d’un Neil Armstrong – lequel, contemplant la ‘brillante surface’ du pourtour terrestre du haut de son perchoir, déclara simplement : ‘Je le recommande.’ Le point de contact entre le ciel et la terre ou la mer dessine un idéal qui nous soustrait aux faux-semblants de la modernité. L’attrait de la nouveauté, de l’imprévu et de l’imprévisible sait nous donner des palpitations, mais la contemplation des horizons nous permet de prendre du recul et de respirer un peu – et nous promet en définitive de profiter d’une bien belle vue.

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PERSONNAGE

Sur les traces d’une aviatrice et voltigeuse afro-américaine.

Bessie Coleman, première Afro-Américaine à obtenir son brevet de pilote, vit le jour au Texas, dans une famille pauvre, en 1892 – une décennie avant l’avènement de l’aviation et moins de trente ans après l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. Après s’être formée en France, elle rentra au pays, acclamée la presse noire mais glacialement ignorée par le reste de l’opinion. Un deuxième passage en Europe lui permit de peaufiner ses qualités de voltigeuse, et d’exceller dans le barnstorming – ce périlleux mélange d’acrobaties humaines et aériennes dont les Américains raffolaient à l’époque. Comme ce fut le cas pour nombre de ses contemporains, vint un jour où ‘Queen Bess’ s’écrasa violemment, mais elle reprit les airs, donnant des frissons aux foules et inspirant toute une génération d’aviateurs (ainsi qu’une poignée d’aviatrices). Toutefois, un autre accident devait lui être fatal : une clé à molette oubliée par un mécanicien se coinça dans la boîte de vitesse de son avion, et Coleman fut éjectée de l’habitacle. Pour obtenir une meilleure vue du paysage, et mieux préparer son programme du lendemain, elle avait détaché sa ceinture de sécurité.

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ÉCOUTEZ

Un pionnier des compositions électroniques fait oublier Chopin à une talentueuse interprète.

Pianiste classique de formation, née en Corée du Sud, SooJin Anjou obtint son diplôme de la Juilliard School de New York en 2002, avant de poursuivre ses études à Budapest et à Berlin. Aujourd’hui, elle fait preuve de la même facilité joyeuse et aérienne avec Mozart et Bach qu’avec les dernières œuvres de compositeurs contemporains comme Valentin Silvestroy et David Del Tredici. Dernièrement, elle a collaboré avec le chef Joseph Rupp à l’occasion d’un concert culinaire ‘multi-sensoriel’, et sorti un enregistrement des œuvres complètes pour piano de Morton Subotnick. On y trouve notamment Silver Apples of the Moon, qui fut créée à l’aide d’un synthétiseur modulaire Buchla et présentée pour la première fois en 1967, avant d’être ajoutée au Registre National des Enregistrements par la Librairie du Congrès des États-Unis en 2010. Cet album fit du compositeur un pionnier de la musique électronique, et en SooJin Anjou il a trouvé une interprète digne de sa réputation.

DÉCOUVREZ

Bien que plates, les photographies de Sze Tsung Leong ne manquent pas de profondeur.

Sze Tsung Leong s’en va par monts et par vaux photographier l’horizon aux quatre coins du globe, mettant en exergue ce qui reste d’habitude à l’arrière-plan. Dans la série tout simplement intitulée ‘Horizons’, qu’il a inaugurée en 2001, ces lignes se retrouvent exactement au même niveau d’un cliché à l’autre. Placés côte à côte, les paysages deviennent étonnamment contigus, et on peut imaginer une silhouette lointaine émerger de la Seine pour entrer directement dans Venise. Un coin de terre et d’eau à Cuidrach, sur l’Île de Skye, jouxte un ruban de rivière à Skeitharársandur, en Islande. Leong aime travailler à midi, quand les ombres disparaissent, ou quand le ciel est couvert, et il est intrépide – au Caire, pour trouver le bon angle de prise de vue, il n’hésita pas à escalader le plus vénérable tas de détritus de la ville.

LISEZ

Une collection de cartes attachantes trace la topographie de l’âme à l’encontre de toute perfection vectorielle.

Nos boussoles internes peuvent à tort sembler identiques, glissées dans nos poches comme elles le sont par les longs doigts de Google. Et pourtant, l’excentrique collection cartographique rassemblée par Katharine Harmon dans You Are Here: Personal Geographies and Other Maps of the Imagination (‘Vous êtes ici : géographies personnelles et autres plans de l’imaginaire’) nous rappelle que nous risquons toujours de perdre le nord. Dans une carte inspirée par les Villes invisibles d’Italo Calvino, Joyce Kozloff mélange les matières et les formes pour évoquer Marco Polo et Kubilai Kahn, tandis que Vacationland de William Wegman superpose de vieilles cartes postales pour réactiver le tendre souvenir de quelques circuits touristiques. Plus sentimental encore : deux cœurs pastels – l’un masculin, l’autre féminin – inspirés de lithographies victoriennes et recouverts de toponymes plus fleur bleue les uns que les autres. Lire ces clichés romantiques là où on s’attend à trouver le nom des différents ventricules ne manque pas de faire vaciller avec ironie les stéréotypes homme-femme. Jamais statiques ni désintéressées, les cartes qui composent You Are Here changent de forme, dérivent et se chargent de connotations diverses, selon le point de vue de leurs créateurs.

VISIONNEZ

Des rues de Taipei au voyeurisme fantasmagorique d’un rêve, de l’art vidéo pour s’auto-hypnotiser.

Dans l’installation vidéo Disappearing Landscape (‘Paysage en train de disparaître’) de l’artiste taïwanais Yuan Goang-Ming, un triptyque de plans sillonne en travelling un luxueux appartement, avant de passer en fondu-enchaîné à une vision de cette même demeure en ruine, puis de nous emmener sous la canopée d’une forêt tropicale, et à bord d’une poursuite en voitures le long des boulevards de Taipei. Les trois caméras retournent alors à l’appartement du début pour y trouver un vieil homme en pleine séance de Qi-Gong – ou peut-être est-il en train de danser la valse avec un fantôme ? Cette œuvre représente un improbable complément au film d’animation hallucinatoire de Chiho Aoshima, City Glow (2005), ou à un long-métrage de Tarkovski débarrassé de toute intention poétique. Goang-Ming parvient à faire preuve d’une certaine impertinence tout en attisant l’imagination, et en abordant des thèmes complexes liés à la perception, comme l’effet des petits changements qui s’accumulent sur le long terme, et les innombrables chocs antinaturels qu’occasionnent nos interactions avec la technologie. Rares sont ceux qui savent mieux manier la répétition, tout en la ponctuant de saisissantes différences.

ENTRETIEN

Javier Marias décrit son travail, ses influences et sa méthode ‘une page par jour’ à The Paris Review.

Enfant, le romancier espagnol Javier Marias était bercé par sa mère au son de L’Iliade. Il n’est donc pas surprenant qu’Homère soit un des auteurs ayant inspiré le style de son deuxième opus, Travesía del horizonte. Publié en 1973 par un Marias alors âgé de 23 ans, signe de sa précocité, il s’articule autour d’un narrateur anonyme exposant les différentes strates de l’histoire d’un roman jamais publié, lequel raconte l’expédition en Antarctique d’un groupe de scientifiques, d’artistes et d’écrivains (dont feu l’auteur du roman) bien décidés à collaborer autour d’un projet créatif. L’implacabilité des éléments s’étendant à perte de vue est fréquemment obscurcie par des préoccupations bien plus pressantes : enlèvements, meurtres et duels, entre autres. Trente-cinq ans après sa publication, Marias affirme à The Paris Review que, si cette œuvre de jeunesse est toujours disponible en librairie, c’est parce qu’elle n’est ‘ni autobiographique’, ‘ni prétentieuse’, parce qu’elle ‘n’essaie pas de faire quelque chose d’inouï ou de nouveau’ et parce qu’elle reste ‘lisible et amusante’. Que les écrivains parmi nous en prennent de la graine !

VISITE

Un paradis aussi époustouflant que frisquet dans l’Arctique canadien.

Un horizon vierge est peut-être l’entité visuelle la plus abstraite que l’on peut rencontrer dans la nature, d’autant plus que nous avons tendance à croire à la ligne parfaitement droite des dessinateurs industriels et des artistes. Mais trouvez un endroit assez vide et vous pourrez observer sa courbure. Trouvez alors quelques points de repère, et vous pourrez vous y retrouver. Dans le Parc National Sirmilik, les horizons que l’on peut parcourir sont à la fois bruts et richement différenciés : icebergs, montagnes, glaciers, vallées et cheminées de fée rouge brique perchées le long de la Cordillère Arctique – la chaîne de montagnes très découpée qui s’étire de l’Île d’Ellesmere à la Mer du Labrador. La courte fenêtre pendant laquelle il est possible de s’y rendre tombe entre mars et mai, quand les fjords sont encore gelés et traversables, tandis que le soleil, selon une légende inuit, n’est plus lesté par la glace et la léthargie de l’hiver au point de ne pouvoir émerger du bord de la terre. Deux expressions utiles à noter dans votre guide de conversation français-inuktitut : iqaluk (l’omble denté de l’Arctique) et qiuliqtunga (‘J’ai froid’).

ASSISTEZ

Basim Magdy sonde les espaces qui nous séparent les uns des autres et de nous-mêmes.

En 2016, le Jeu de Paume avait inclus dans sa programmation satellite l’exposition ‘Notre océan, votre horizon’ au CAPC, Musée d’Art Contemporain de Bordeaux. L’une des œuvres constituant ce quatuor de projets sonores et vidéos reste visible jusqu’au 29 janvier : No Shooting Stars, de l’artiste égyptien Basim Magdy. Nombre de ses paysages semblent tout droit tirés de Sirmilik, tant la rêverie solitaire qu’ils promettent est similaire. De telles étendues résonnantes et ouvertes apparaissent comme une progression naturelle pour Magdy, qui a souvent exploré les gouffres qui nous séparent les uns des autres, y compris des personnes qui paraissent au premier abord faire partie de notre cercle le plus intime. Son travail semble ainsi refléter l’affirmation de Sze Tsung Leong selon laquelle ‘Dériver vers l’horizon implique de se rapprocher de ce qui nous est extérieur, de l’invisible, de l’inconnu, de l’étranger.’ Malgré les années-lumière qui séparent les étoiles, assemblez-en un nombre suffisant et vous obtiendrez une galaxie : pour les hommes, voilà une poignante métaphore, et pour les bousiers une excellente boussole.