La Revue

Février 2018

À la mi-février, nous célébrons un événement dont l’incarnation contemporaine est populaire bien au-delà du seul Occident, où il est presque impossible d’y échapper : la Fête de Saint Valentin. On attribue généralement à Geoffrey Chaucer la paternité des premiers vers écrits en son honneur : son ‘Parlement Volatil’ comporte la première mention connue de la date comme dédiée à Éros – sous sa plume, des oiseaux bruyamment libidineux virevoltent dans le Jardin de l’Amour. Tout en célébrant ce sentiment lors de la Saint-Valentin, peut-être pourrions-nous avoir une pensée pour les liens qui dépassent l’attachement romantique, comme cette forme d’amour pour l’humanité toute entière que les premiers Chrétiens nommaient agape et que l’on retrouve dans bien d’autres traditions spirituelles. Que février soit donc l’occasion de nous souvenir de ces hommes et femmes exemplaires qui ont combattu, lutté et sacrifié pour le droit à aimer son prochain de quelque manière que ce soit.

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CINÉMA

L’histoire attendrissante d’un cœur jeune et fougueux

Lucía Puenzo n’est pas seulement cinéaste mais aussi romancière, et ses films au ton toujours subtil et feutré rappellent la progression sans précipitation d’une longue œuvre en prose. XXY (2017) suit Alex, ado intersexuée à laquelle ce prénom androgyne va comme un gant, qui a récemment arrêté de prendre les hormones chargées d’inhiber ses traits les plus masculins. Sa famille vit dans une région reculée d’Uruguay où son père, biologiste marin de profession, étudie entre autres créatures des profondeurs le poisson-clown – une espèce dont les individus font preuve d’hermaphrodisme successif : nés mâles, ce n’est que par la suite que certains deviennent femelles. Un chirurgien plasticien venu de Buenos Aires rend visite à la famille en compagnie de sa femme et de son fils, Álvaro, dont l’orientation sexuelle est incertaine mais qui est clairement attiré par Alex. À l’évaluation froide et clinique des corps humains dont fait preuve le chirurgien s’oppose l’intensité fiévreuse d’une idylle de jeunesse, au sein d’une œuvre qui propose une réflexion attendrie sur l’amour – qu’il soit adolescent, parental ou propre. XXY ressemble à une ébauche, non pas inférieure mais différente, de Call Me by Your Name, film à la beauté séductrice sorti l’an dernier.

 

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ÉCOUTEZ

Des accords qui vous hantent, révélateurs de la plus profonde affection

En novembre 2016, la compositrice queer Pauline Oliveros, originaire du Texas, s’éteignait à l’âge de 84 ans. Artiste sonore sui generis, elle avait collaboré avec Terry Riley, Morton Subotnick, Steve Reich et John Cage. Nous pouvons nous estimer heureux qu’elle nous ait laissé, entre autres, ‘A Love Song’, une fascinante complainte musicale qui résiste à toute catégorisation. Ses connaissances musicales étaient aussi encyclopédiques que son répertoire était varié. Elle joua d’abord de l’accordéon, du tuba et du cor, avant d’étudier la composition, puis de tomber sous le charme de l’électronique et des bandes magnétiques (elle fut l’une des toutes premières membres du San Francisco Tape Music Center, dédié à l’étude des potentialités musicales des cassettes audio). Composée pour voix et accordéon en 1985, ‘A Love Song’ apparaît sur l’album The Well and the Gentle. L’accordéon bourdonne, la voix est bouleversante. Son mantra était ‘Écoutez tout, tout le temps, et souvenez-vous en quand vous n’écoutez pas.’ Ce morceau au magnétisme irrésistible ne laisse jamais votre attention s’en détourner.

 

 

 
SOUTENEZ

Des voix qui rêvent et méritent d’être entendues

Les Aborigènes LGBTQI d’Australie rencontrent des difficultés spécifiques pour affirmer leur droit à vivre et à aimer librement. Nombre d’entre eux subissent des pressions intersectionnelles qui les plongent dans une terrible solitude. En 2016, Dameyon Bonson s’est vu décerner le Dr. Yunupingu Award for Human Rights (prix récompensant les contributions des Aborigènes australiens en faveur des Droits de l’Homme) en reconnaissance du travail de prévention des suicides qu’il effectue dans des communautés reculées. Comme il eut l’occasion de l’écrire dans le Guardian, il ‘tomba en pâmoison devant Han Solo et fut jaloux de la Princesse Leia tout au long de la première trilogie de la Guerre des Étoiles’, au moment même où l’épidémie naissante du sida aggravait l’homophobie dont il était victime. Il assista aussi au combat de son père pour l’égalité des droits en tant qu’indigène : ‘Mon père, comme tant d’autres, vécut les premières années de sa vie sans être reconnu comme citoyen australien. Il portait un Certificat d’Exemption, mieux connu sous le nom de dog tag (‘médaille de chien’) ou dog licence de (‘permis de chien’). Le référendum de 1967 nous donna la citoyenneté mais le racisme ne mourut jamais. Des souvenirs lointains mais précis de gens me traitant d’‘abo’ ou de ‘nègre’ dans la rue ou au stade de foot hantent mon enfance.’ L’éducation et la vie de Bonson l’amenèrent à fonder Black Rainbow, une organisation dédiée à la prévention du suicide et des comportements autodestructeurs chez les Aborigènes LGBTQI, qui résultent aussi bien des brimades et de la violence que ‘d’un hétérosexisme et d’un eurocentrisme involontaires’. Black Rainbow vise à combattre tous ces maux pour fortifier une communauté particulièrement vulnérable.

 

 

 
ECOUTEZ

Flux et reflux d’histoires d’amour ordinaires

Le podcast auquel The Paris Review donne son nom insuffle à la bien sage version papier de l’illustre magazine un irrépressible élan vital, grâce au concours de quelques voix magnifiques. L’épisode 2 conte l’histoire de deux relations. Hailey Benton Gates, auteure de documentaires perspicaces sur le monde de la mode, lit le poème en prose d’Erica Ehrenberg, ‘Pause at the Edge of the Country’, qui alterne images de mouvement et d’immobilité pour exprimer la force d’une attraction physique. ‘Je veux rester allongée dans cette serviette mouillée sur ces draps amidonnés pour toujours pendant qu’un autre corps qui vient de se mouvoir en moi coupe ses ongles des pieds et ouvre une bière,’ écrit Ehrenberg. Quoique la narratrice pense ou ressente, elle sait que son amant ‘en fait autant de son côté, me traite comme un objet, essaie de m’aimer, me méprise, s’énerve.’ ‘My Wife, in Converse’, nouvelle de Shelly Oria, est quant à elle lue par l’actrice et dramaturge Donnetta Lavinia Grays. Le timbre chaud et bruni de sa voix capte parfaitement l’intimité et les désirs inassouvis d’un mariage lesbien en pleine déliquescence. La narratrice aime prononcer les mots ‘ma femme,’ nous explique-t-elle, en raison du frisson de surprise qu’ils suscitent même chez les interlocuteurs les plus larges d’esprit. On a aussi l’impression qu’elle aime ces mots en raison du sentiment de possession qu’ils lui procurent. Sa femme, qui souhaite prendre un cours de cuisine en solo, lui dit sèchement, ‘Nous ne sommes pas une seule et même personne, tu sais.’

 

 

 
JARDIN

Un paysage inspiré d’une dévotion ardente

Le portraitiste Douglas Chandor (1897–1953) eut l’honneur de peindre Winston Churchill, Elizabeth II, Herbert Hoover, Franklin D. Roosevelt et son épouse Eleanor. Nombre de ses œuvres ornent les murs de la Maison Blanche et de la National Portrait Gallery à Washington, et pourtant il aimait répéter qu’il ne peignait que pour payer les frais liés à son jardin. En hommage à sa deuxième épouse, Ina Kuteman Hill, il créa sept jardins emboîtés luxuriants à Weatherford – la minuscule ville où elle était née, au fin fond aride du Texas, un peu à l’ouest de Fort Worth. D’influence sinophile, ils comportent un bassin abritant des carpes koï, une ‘Porte de Lune’ érigée avec d’anciennes tuiles de toit, un terrain de boulingrin et une chute d’eau de six mètres de haut offerte par le gouverneur de l’Ohio James Cox, dont Chandor peint le portrait et qui, ayant ouï dire que l’excentrique artiste rêvait d’installer un jeu d’eau monumental sur cette terre assoiffée, décida de le financer. L’horticulteur Steven Chamblee a su préserver cette vision d’origine tout en l’actualisant : 500 azalées ont été plantées en référence au désir de Chandor de créer un jardin printanier ; elles ont récemment été rejointes par des plantes annuelles comme des lupins et des zinnias et des essences plus exotiques comme des langues de belle-mère et autres amorphophallus. Ouverts au public, les Jardins de Chandor accueillent, comme on pourrait s’en douter, bon nombre d’épousailles.

 

 

 
VISITE

Une maison née d’une adoration durable

Le poète chilien Pablo Neruda dédia un recueil de 100 sonnets d’amour à celle qui fut longtemps sa maîtresse avant de devenir sa troisième femme, Matilde Urrutia : ‘J’ai monté ces piles de bois d’amour, et avec quatorze planches chacune j’ai construit de petites maisons, pour que tes yeux, auxquels j’adresse mes adorations et mes louanges, puissent vivre à l’intérieur.’ En 1953, il lui construisit une véritable maison, La Chascona, dans le quartier de Bellavista à Santiago. Décrivant dans ses mémoires l’après-midi où ils découvrirent la parcelle pentue sur laquelle il allait bâtir cette demeure, Urrutia écrivit : ‘Nous furent charmés par un bruit d’eau… une vraie chute d’eau dans le prolongement d’un canal, juste au-dessus du lieu. Pablo était euphorique. “C’est la plus belle chose que j’aie jamais vue”, me dit-il.’ Le couple mit de longues années à construire la maison, par à-coups, sur des plans en perpétuelle évolution ; la maison s’est construite avec eux, en parallèle à leur relation. Au début, à l’époque où Urrutia n’était encore qu’une amante secrète et où elle occupait seule la maison, celle-ci se limitait à un salon et une chambre. Avec l’architecte Germán Rodríguez Arias, Neruda et Urrutia ajoutèrent une cuisine et une salle à manger, puis un bar et une bibliothèque. Les dernières extensions, réalisées en 1958, furent l’œuvre de l’architecte Carlos Martner. ‘Parfois [Neruda] achetait des fenêtres ou des meubles sur des sites de démolition,’ se souvint plus tard Martner. ‘Je me rappelle qu’une fois il avait trouvé une fenêtre, un tableau et un canapé qu’il aimait beaucoup. Il voulait créer un espace qui rassemble ces trois choses, où la fenêtre s’ouvrirait sur les montagnes. Il voulait adapter l’espace à l’objet, le tout à la partie.’ La propriété est désormais un musée géré par la Fondation Pablo Neruda, ouvert au public toute l’année (sauf le lundi).

 

 

 
LISEZ

Un hommage plein de fantaisie à un animal bien-aimé.

Afterglow est une série de lettres composées à l’attention d’un pitbull terrier, dans le style dur, tranchant et jamais sirupeux qui caractérise la poésie d’Eileen Myles. C’est en 1990 que Myles adopta Rosie, un chiot abandonné, et les deux vécurent ensemble jusqu’à la mort de Rosie en 2006. L’hommage rendu par Myles à l’animal est plein de fantaisie et d’affection : Rosie se fait ainsi interviewer par une marionnette à laquelle elle révèle qu’elle a ‘écrit quasiment tous les poèmes d’Eileen Myles publiés entre 1990 et 2006,’ que dans l’intimité elle l’appelle ‘Jethro’, et qu’elle aime toujours Jethro malgré sa tendance à ‘demander en pleurnichant “Pourquoi personne ne perçoit mon génie ?” ’ Un autre chapitre montre Myles en train de rassembler les vieilles affaires de Rosie – une boîte d’antalgiques, un cône en plastique – en vue de les jeter. Le bol dans lequel elle mangeait réveille le souvenir de la manière dont ‘la sauce orange tachait ta gueule [blanche].’ Myles s’adresse à elle : ‘Tu aimais la neige, et la pluie et l’air et le soleil et la plage. Tu aimais ces choses et je t’y emmenais et tu souriais.’ 

 

 

 
DÉCOUVREZ

Deux jumeaux spirituels

C’est aussi bien en matière matrimoniale que visuelle que l’harmonie régnait entre Bernd et Hilla Becher. Leurs chemins se croisèrent pour la première fois dans une agence de publicité à Düsseldorf. Bientôt, ils prenaient des photos ensemble, des images très simples de structures variées : châteaux d’eau, hauts-fourneaux, réservoirs de fioul, tours de refroidissement ou encore silos à grains. Ils créèrent une véritable typologie de ces clichés de ‘sculptures anonymes’, les regroupant dans des grilles qui soulignaient leurs similitudes. Avant de rencontrer Bernd, Hilla fut l’apprentie de Walter Eichgrun, lequel faisait partie d’une famille de photographes attachée à la cour de Prusse. Eichgrun pratiquait et enseignait ce que Hilla appelait ‘une photographie directe et descriptive (…) des images propres et claires – avec une gamme tonale complète et des profondeurs adéquates – entièrement dédiées à leurs sujets’. Elle fit sienne cette conception du médium et la mit en œuvre dans son travail en tant que photographe architecturale. Au début de sa carrière Bernd fut quant à lui fasciné par la photographie d’une ferronnerie. Il se rendit sur place dans l’intention de dessiner le site, mais à son arrivée celui-ci était en train d’être déconstruit, et il se contenta d’en prendre un cliché 35mm. En 1959, deux ans après leur rencontre, Hilla et Bernd se mirent à parcourir l’Allemagne en voiture pour photographier les structures généralement considérées comme disgracieuses dont ils savaient repérer et mettre en lumière la beauté – s’adonnant ainsi à une forme de préservation historique en pleine désindustrialisation. Ils en vinrent à voir ces structures comme autant d’exemples d’une ‘architecture nomade,’ comme dans le cas de tel haut-fourneau démonté au Luxembourg pour être remonté en Chine. Pour leurs œuvres sans fioritures et rigoureuses, réalisées par amour de l’art – et pour les efforts de conservation qu’ils suscitèrent à l’occasion – ils se virent décerner en 2002 le Prix Érasme pour la culture européenne.

 

 

Illustrations de Jeffrey Cheung

« Par où commencer ? Par le cœur. »

Julienne de Norwich