Aletheia :
Célébrer une installation de Philip Beesley

Dans le cadre des célébrations du Festival DesignTO 2019, Aesop présente Aletheia, une installation temporaire en collaboration avec le designer multidisciplinaire installé à Toronto, Philip Beesley du groupe Living Architecture Systems.

Aletheia est une installation qui s’inspire de la réflexion sur une préoccupation partagée autour de la philosophie de l’interconnectivité profonde, un thème qui a dominé lors de l’exposition de Beesley au Musée Royal de l’Ontario à Toronto où la sculpture a fait ses débuts l’été dernier. En ce moment, l’installation est de passage à la boutique Aesop de la rue Queen Ouest, marquant notre quatrième année de participation au Festival DesignTO.

Présentée à partir du 18 janvier, l’installation suspendue qui répond aux mouvements environnants de la boutique est composée de sphères réticulées, de colonnes, de feuilles aériennes et de verrerie densément rassemblée et entourée d’une membrane rappelant la dentelle. L’ensemble de la structure imite la forme filamenteuse des formations osseuses de la tête, créant, comme nos esprits, un petit univers. Le nom du projet provient du grec ancien et suggère l’incitation à la vérité par la transparence.

À la fois architecte et artiste visuel, Philip Beesley considère que son œuvre prend son propre essor. Il ne s’intéresse pas à une forme d’architecture figée ; ses interventions expérimentales visent à créer des relations entre les structures, les environnements et les personnes.

Nous avons ci-dessous le plaisir de partager une entrevue avec Philip Beesley.

Les thèmes de beaucoup de vos œuvres se rejoignent ; y avait-il une source d’inspiration précise pour Aletheia ?

Dans la mythologie grecque, Aletheia est le nom de la titanide et mère de Séléné, la déesse de la lune. Son énergie crée la possibilité de la vie émergente et de la conscience favorisée par le sommeil profond. L’émergence littérale de la vie à partir de minéraux inorganiques dans les premières phases de formation de la terre est l’une des histoires qui résonnent avec les éléments formant Aletheia. J’aime penser que ces formes entrelacées et interconnectées pourraient aussi soutenir une sorte de conscience collective. Peut-être que la forme de sphère planante d’Aletheia peut agir comme la peau lucide de la terre.

La sculpture se fonde sur une fusion entre le futur (les technologies) et l’ancien (les formes organiques). Pourquoi forger une relation entre ces deux forces ?

Combiner le monde de la nature et celui des technologies peut comporter des risques. Y a-t-il une différence fondamentale entre les métabolismes sensibles d’un être naturel et vivant et tous les artifices créés par les humains ? Ces risques précaires rendent peut-être justement les échanges plus agréables puisqu’ils tendent et se construisent vers un spectre continu allant de l’intérieur de nos corps vers l’extérieur des bâtiments pour enfin se déplacer dans la vastitude. La montée du progrès est évidente lorsque l’on parle du côté réactif des bâtiments par le développement de systèmes cinétiques dotés d’une manipulation de plus en plus précise. Nous sommes aux premières étapes de la distribution de systèmes architecturaux cinétiques intégrant des systèmes de circulation hybride et des métabolismes artificiels. La capacité de s’autorenouveler de la génération émergente peut justifier un optimisme. Est-ce que ce progrès est maintenant en mesure d’offrir le renouveau et la revitalisation ? Est-il possible pour les bâtiments de prendre vie, d’avoir des sentiments et de prendre soin de leurs habitants ?

On évoque la présence vivante dans le cadre de programmes symboliques de design architectural depuis le début de l’histoire connue. Cependant, de créer la vie est une quête remplie de problèmes éthiques et techniques à chaque tournant. Est-ce que le juste équilibre des systèmes vivants se trouve encore au-delà du domaine pratique de l’architecture contemporaine ? En effet, quelle peut être la réponse de l’architecture lorsque l’on considère l’incertaine fragilité touchant la viabilité de la nature même ? Ce travail se fonde sur le jugement tactile et kinesthésique. Peut-être que pour un autre travail, on se servirait d’une méthode de design où de multiples cycles alternent entre l’instabilité enjouée, l’ouverture radicale et les manipulations fondées sur une précision absolue. Le travail en studio est un cycle constant ponctué de nombreuses nouvelles recherches rigoureuses. J’espère ainsi que ce cycle constant dans la pratique du design peut s’approcher de l’évolution naturelle.

Vos œuvres réagissent à leur public d’une façon jamais vue auparavant. Vous avez essentiellement rendu possible la relation entre une personne et votre art. Comment pressentez-vous l’évolution de cette relation avec l’avancement des technologies ?

Ce genre de travail évolue aux frontières de la perception. J’aime travailler les choses en les étirant pour les pousser aux limites de leur capacité. Au cours de nos recherches, nous découvrons des phénomènes souvent subtils, fragiles, instables et loin de l’équilibre. De transformer ces qualités en matériaux durables, stables et doux au toucher pose un défi. Nous sommes constamment en consultation avec des chercheurs techniques et des spécialistes en science des matériaux pouvant nous aider dans ce processus. Des informations précises obtenues par modélisation informatique rendent possible la visualisation de formes superposées et extrêmement complexes comportant de multiples corrélations. Le dialogue constant entre collaborateurs crée une sorte d’intelligence collective qui nous permet d’aborder de nouvelles technologies assez complexes à l’aide de techniques spécialisées en fabrication numérique, de science des matériaux et de modélisation informatique. Cependant, ces calculs informatisés et ces modèles numériques ne sont simplement pas suffisants pour capter l’expérience réelle d’une œuvre. À cet effet, nous effectuons de nombreux cycles en aller-retour entre le travail de modélisation informatisée et le travail physique. Il est très étonnant de constater combien d’informations pratiques nous obtenons en jouant avec les vrais matériaux à pleine échelle, en les touchant et en voyant comment ils affectent nos propres corps.

Chaque forme et chaque matériau dans le travail fonctionne évidemment au service de l’ensemble. Quand, s’il y a lieu, l’esthétique entre-t-elle dans la partie ? Ou l’esthétique est-elle une caractéristique secondaire ?

Par des cycles de prototypage, de tests et de réflexion, en combinant aussi les technologies et le langage esthétique, j’espère contribuer à renouveler les parcours qui mènent au design. J’aime explorer la diversité et la profondeur que l’on trouve dans l’évolution naturelle, lesquelles je crois, peuvent promouvoir le renouveau et la réinvention dans les environnements artificiels urbains. La combinaison de multiples genres de systèmes procure la résilience ; des combinaisons diverses et amalgamées sont en mesure de soutenir toutes sortes de situations. Par exemple, un nuage délicat de matériau peut flotter juste au-dessus de nos têtes dans un atrium public, mais il se doit d’être intrinsèquement assez solide pour gérer des situations de tumulte ou de désordre. On retrouve dans la nature des hybrides avec des combinaisons remarquablement diverses d’éléments naturels et techniques. Le design biophilique va bien au-delà des soi-disant ornements curvilignes d’apparence naturelle.

Les cycles constants de matériaux en flux réactifs sont orchestrés par les métabolismes et les perturbations encouragés par la vie, ce qui entraîne un maximum de chaos. Loin de vouloir opposer les êtres vivants au flux du monde menacé par l’ordre, la nouvelle physique peut démontrer que la vie est interprétée directement comme une production optimale du chaos. Au lieu de résister à la décomposition, cette nouvelle approche offre une « adaptation dissipative » des vastes forces inimaginables contenues à même le monde. Cette vision fait appel à la recherche pour un vaste renouvellement ; la recherche d’un maximum d’interactions puissantes créant la fertilité. Ceci peut être traduit en termes architecturaux. Au lieu de limites résistantes et solidifiées, une autre façon de construire d’un point de vue architectural pourrait être de promouvoir des limites dynamiques, constamment ouvertes et changeantes, cherchant sans cesse de nouvelles ouvertures pour échanger. Un changement si fondamental dans la conception de l’échange d’énergie pourrait donner des raisons aux modèles guidant le design du contrôle des machines de changer à leur tour. L’esthétisme et les habiletés techniques sont constamment entremêlés dans notre façon de penser et d’agir.

Dans le passé, vous avez parlé de la façon dont « l’architecture vivante » se situait perpendiculairement aux « vides urbains ». Comment votre travail, avec toutes ses qualités futuristes, rejoint-il le solide fondement ancien que vous citez comme votre inspiration ?

Si j’avais été en quête de réponses sur les réactions architecturales il y a de ça de nombreuses générations, je crois que ces réponses se seraient fondées sur la solidité foudroyante de la terre. Les tremblements de terre et les tempêtes peuvent ébranler ma demeure, mais le simple fait que ce fondement de la nature est éternel me transporterait. L’auteur romain Vitruve parlait en ce sens du fondement dans son célèbre paradigme de l’architecture, firmitas — pérennité et profondeur. On peut affirmer que cette tradition architecturale, firmitas, est prédominante depuis deux mille ans. Au cours des générations qui nous ont précédés, je pense que nous avons pu constater avec une certitude quasi absolue que nous serons transportés, et que la nature balaie tout autour de nous. Il s’agit d’un pouvoir inimaginable et immense. La réponse de l’architecture par rapport à ce fondement était plutôt simple : d’entourer, de fortifier et de cadrer.

Il serait compréhensible, voire responsable, de la part d’architectes contemporains de viser à construire des enveloppes fermées avec des limites absolues, en prenant soin d’utiliser le moins d’énergie et de matériaux possible. Néanmoins, de nouveaux concepts des lois de la physique suggèrent que contrairement à la fermeture des frontières, une ouverture radicale, avec les gestes les plus harmonieux possible déployés vers l’extérieur, pourrait offrir des moyens considérables pour renouveler et encourager la bonne qualité de vie. Je suis à la recherche de principes de conception applicables à la nouvelle génération de systèmes « vivants » en ce qui concerne l’architecture. Les paradigmes de conception de l’architecture tenant compte du contexte pourraient se baser sur les organisations fonctionnelles et essentielles des systèmes vivants : les compartiments, le métabolisme et les informations. Ces fonctions invitent la comparaison avec les concepts de systèmes vivants dont parlent les physiciens contemporains : les concepts sur les structures dissipatives qui ont mérité à Ilya Prigogine le Prix Nobel le siècle dernier ; il y a une décennie, le concept renouvelé sur le chaos de Gavin Crooks ; et finalement, les récentes recherches de Jeremy England sur l’adaptation axée sur la dissipation de la matière. Tous ces concepts posent de nouvelles interprétations frappantes sur la façon dont les lois de la physique influencent les formes de vie.

Comme architecte, qu’est-ce qui vous a initialement poussé à explorer d’autres disciplines comme la chimie, l’intelligence artificielle et la poésie, et à les explorer à travers du filtre de l’architecture ?

La recherche multidisciplinaire est intégrée à tout ce que nous faisons. Le studio, situé à Waterloo et à Toronto, qui accueille ce travail est un membre au cœur du groupe Living Architecture Systems : une grande association d’artistes, d’ingénieurs, de scientifiques et de chercheurs travaillant sur les possibilités qu’offrent l’architecture de la prochaine génération, les environnements réactifs, les médias numériques et la sculpture immersive. Nous explorons constamment les nouvelles technologies pouvant être utiles à la création d’œuvres expressives. Ce travail s’appuie sur ma formation classique de fabrication d’instruments de métal, de verre et de bois, laquelle s’allie à nos nouvelles expériences en fabrication numérique et en matériaux synthétiques.

Dès les premières années, j’étais complètement plongé dans l’univers de la sculpture abstraite expressionniste et entouré de cette forme en constante expansion à la fin des années 60 et au début des années 70. Ma pratique s’est élargie au fil du temps pour inclure de nouveaux médias comme la robotique, la lumière et les sons dans leur espace. Je m’intéresse profondément aux méthodes de fabrication numérique et je les combine souvent aux méthodes anciennes de travail sur métal. Aujourd’hui, ces techniques s’allient pour former des installations à grande échelle, lesquelles comptent des centaines de milliers de composantes faites sur mesure. J’aime la manière dont les vastes réseaux de détails extrêmement fins et délicats peuvent exprimer des phénomènes subtils à la limite même de nos perceptions.

‘One does not see his thought distinctly till it is reflected in the image of another's.’

Amos Bronson Alcott